Chapitre 4 : Le centre de formation entre employabilité et fonction critique, par Jean Brichaux
Date de publication : 01/02/2007
Etat d'avancement du travail : Terminé.
Classification : SCIENCES SOCIALES / ASSISTANCE SOCIALE
Publication de l'ouvrage : Mr. Pierre-Yves Krywicki le 10/12/2008 à 09:19
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Jean Brichaux est psychologue clinicien et psychopédagogue. Il a exercé en milieu psychiatrique et en institut médico-pédagogique avant de se tourner vers les métiers de la formation. Il est professeur dans la section d’éducateurs spécialisés de la Haute école Elie Troclet, à Liège. Il a notamment publié « L'éducateur spécialisé en question(s) », aux éditions Erès, en 2002. Contraint à l’absence lors de la journée d’études, il fera néanmoins parvenir son texte de réflexion qui sera lu à l’assistance.
Lorsque je suis invité à parler de l’éducateur ou de l’activité
socio-éducative, je prends toujours deux précautions qui n’ont rien d’oratoire.
La première précaution concerne mon positionnement institutionnel. Je
n’appartiens pas au « sérail » ! Par conséquent, ce que je dirai de ce métier ne
relève en rien d’un plaidoyer « pro domo » c.-à-d. d’un plaidoyer destiné à
défendre l’image d’une profession engagée dans les inévitables luttes
catégorielles que se livrent parfois les travailleurs sociaux. Je suis
simplement un psychologue dont la trajectoire professionnelle a, un jour, un peu
par hasard, croisé celle d’éducateurs et d’éducatrices aux prises avec une
réalité généralement difficile.
La seconde précaution est, quant à elle,
relative à mon positionnement discursif. Le milieu socio-éducatif reproche
souvent à ceux qui en parlent sans en faire partie de leur confisquer la
parole ! Mon intention n’est pas de parler à la place des éducateurs. Il leur
revient, et à eux seuls, le droit sinon le devoir de développer un discours
identitaire suffisamment fort pour que le grand public et les pouvoirs publics
et privés qui les emploient les entendent et les reconnaissent.
Entre demande des employeurs et fonction critique
Ces précautions étant prises, je voudrais évoquer les termes d’un dilemme
auquel toute formation mais en particulier celle d’éducateur est confrontée :
satisfaire tout à la fois aux demandes des employeurs soucieux d’engager des
personnes susceptibles de tenir un poste de travail (employabilité) et celles du
centre de formation dont la mission est également de satisfaire aux exigences de
la fonction critique.
L’adage nous dit que l’on ne peut servir deux maîtres à
la fois et, pourtant, c’est la situation à laquelle le centre de formation est
confronté. Plutôt qu’un pas de deux, il s’agit le plus souvent de manier l’art
du grand écart entre des exigences susceptibles d’entrer en
contradiction.
Mais avant d’évoquer ce périlleux exercice, il me semble
utile d’insister sur deux points fondamentaux : le métier d’éducateur a des
spécificités, qui, par voie de conséquence, ne sont pas sans influence sur sa
formation.
Particularités de la formation aux métiers de l’humain
Dans le registre
de l’éthique
La première raison tient au fait que l’activité de l’éducateur relève davantage de la praxis que d’un simple savoir-faire technique. En effet, l’entreprise socio-éducative est avant tout une entreprise éthique plutôt que technique et conceptuelle dans la mesure où ce qui est fait affecte l’autre profondément. L’éducateur doit sans cesse s’interroger sur ce qui doit être fait et pourquoi cela doit être fait.
Place à l’usager
La seconde raison, et qui entretient avec la première un rapport étroit, est le fait que l’usager au bénéfice duquel agit l’éducateur est un être doué de ce que J. Ardoino appelle la « négatricité » c.-à-d. « la capacité de tout être humain de... pouvoir déjouer, à partir de ses ressources... les stratégies dont il se sent être plus ou moins objet de la part d’autrui ». Le travail de l’éducateur n’est pas d’imposer le changement à l’usager mais, comme le dirait Hannah Arendt, de « courtiser son consentement » de manière à favoriser son adhésion au projet de changement qui lui est proposé. C’est en ce sens que l’on peut dire que l’usager doit devenir acteur de son propre changement.
En relation
interpersonnelle
La troisième raison tient, quant à elle, au fait que les pratiques de
l’éducateur sont de l’ordre de l’intersubjectivité, de l’interconnaissance. La
proximité qu’entretient l’éducateur avec l’usager affecte aussi bien le premier
que le second et cela tant sur le plan affectif que cognitif, si bien qu’il
n’est pas exagéré de parler d’une coproduction de savoir, là où certains ne
verraient qu’un rapport asymétrique de dominant à dominé. L’activité de
l’éducateur suppose une implication profonde dans la relation. Il est ainsi
légitime d’affirmer que sa personnalité est effectivement son principal
outil.
Enfin - mais la liste n’est pas limitative -, l’activité de
l’éducateur se décline non seulement à la lumière de l’éthique comme nous
l’avons déjà dit mais également à la lumière des dimensions idéologiques,
politiques et philosophiques, ce qui la distingue de toute autre activité de
service. Je rappellerai ici que Michel Autès a qualifié cette relation de
« relation de service sans service » dans la mesure où ce qui s’y joue est de
l’ordre de l’existentiel et non du matériel.
Une formation « professionnalisante »
Convenons que par « formation professionnalisante » on désigne une formation qui prépare explicitement à l’exercice d’une activité organisée et reconnue. A ce titre, ce type de formation doit favoriser le développement de trois aspects : le développement des compétences indispensables à l’accomplissement de l’acte professionnel ; l’appropriation de connaissances fondant cet acte professionnel ; l’élaboration d’un système de valeurs, d’attitudes spécifiques au groupe professionnel, ce que nous pourrions appeler un « ethos professionnel ».
Un impossible catalogue
de
tâches
Rapportée au métier d’éducateur, cette définition de la formation
professionnalisante met immédiatement en évidence deux difficultés. Tout
d’abord, en raison du caractère hautement protéiforme de la profession, il est
illusoire de penser établir le catalogue complet des compétences indispensables
à l’accomplissement de la tâche d’éducateur. Territoire à géométrie variable,
diversité extrême des populations abordées et variabilité des politiques
sociales conduisent à faire le deuil d’un référentiel de compétences réellement
efficace. Certes, il est possible de pallier au moins sommairement cette
difficulté en proposant un référentiel de formation constitué de compétences
transversales, c.-à-d. de compétences susceptibles d’être mobilisées en toutes
circonstances.
La seconde difficulté n’est pas moins importante. Elle a
trait au savoir dont dispose l’éducateur pour étayer son action. En d’autres
mots, il s’agit de répondre à la question de savoir si l’éducateur dispose ou
non d’un savoir professionnel spécifique, condition, comme vous le savez,
d’appartenance à la catégorie des professions reconnues. En filigrane, ces
questions conditionnent la nature qu’entretiennent avec la formation les
employeurs et les impétrants.
Face aux demandes des employeurs
Loin de moi l’idée selon laquelle le centre de formation devrait être un lieu « loin des bruits du monde ». L’une de ses missions est bien évidemment de produire de la qualification et à tout le moins de préparer les personnes qu’il accueille à « tenir » un poste de travail, ce que P. Naville traduisait jadis en une formule lapidaire : être « bon pour le service ».
Le centre de formation réussit-il à construire l’employabilité de ses étudiants ? Très imparfaitement, à entendre les récriminations des employeurs et l’insatisfaction des impétrants eux-mêmes. Faut-il pour autant en conclure que le monde de la formation est à ce point éloigné des réalités professionnelles qu’il ne peut valablement répondre à la demande sociale ? Certainement pas si l’on considère le fait que depuis toujours et quel que soit le secteur d’activité les employeurs ont entonné le couplet de l’insatisfaction à l’égard de l’action des centres de formation, à telle enseigne que L. Tanguy a pu parler de « l’introuvable adéquation formation/emploi ».
Si, en première analyse, il semble légitime que l’employeur attende du centre de formation qu’il lui propose un travailleur immédiatement opérationnel, il faut bien voir qu’une telle attitude est à terme tout à la fois impossible et non souhaitable.
Mission impossible
Impossible dans la mesure où la formation initiale ne pourrait pas préparer les futurs professionnels à un champ d’interventions spécifiques tant ils sont nombreux et variés comme nous y insistions plus haut. La formation « clé sur porte » n’existe pas, même si l’air du temps est à la formation courte et ciblée (formation-maison). L’impossibilité matérielle et financière de diversifier à l’extrême les voies de formation afin de coller au plus près du terrain se double d’une impossibilité - pour ne pas dire d’une vacuité - intellectuelle. C’est ce qu’illustrent très bien les travaux qui ont mené les chercheurs en éducation à dénombrer pas moins de 3000 compétences utiles à l’exercice du métier d’instituteur. On n’ose imaginer le résultat de telles recherches dans le cas de l’éducateur ! Comment tenir compte de ces résultats dans l’élaboration d’un cursus de formation ?
Figer le développement
professionnel
Former dans le seul but de l’employabilité est également non souhaitable
dans la mesure où cette attitude purement pragmatique irait à l’encontre de la
professionnalité évolutive à laquelle chacun aspire. Préparé à œuvrer
essentiellement dans un secteur limité, l’éducateur deviendrait un spécialiste
un peu benêt qui sait à peu près tout sur presque rien (je suis conscient que
les esprits chagrin pourraient me rétorquer que la formation d’aujourd’hui
conduit l’éducateur à ne savoir presque rien sur presque tout !). Mais ce serait
surtout le priver de toute mobilité professionnelle et par voie de conséquence
de développement professionnel. Notons au passage la contradiction de certains
employeurs qui, côté cour, prônent une formation courte et ciblée et, côté
jardin, réclament de la part du personnel une plus grande flexibilité.
Former à l’exercice de la fonction critique
Un processus complexe
d’apprentissage tout
au long de la carrière
Le centre de formation n’est pas une « boite à cours », ni un office de
placement pas plus d’ailleurs qu’il ne doit développer ce que Paulo Freire
appelait « une pédagogie bancaire » c’est-à-dire une pédagogie dans laquelle
l’étudiant n’apprend que pour « rendre » le jour de l’examen un savoir qui ne le
concerne pas. Le centre de formation est avant tout un lieu de réflexion et de
construction de soi en tant que Sujet. En m’inspirant des travaux de Berger et
Luckman, j’ai montré ailleurs que l’identité professionnelle de l’éducateur
était le produit de socialisations successives correspondant chacune à une phase
du développement personnel de l’individu. On oublie trop souvent que devenir
éducateur ce n’est pas seulement suivre un cursus au terme duquel on serait en
droit de se dire « éducateur ». Devenir éducateur, c’est s’inscrire dans un
processus complexe d’apprentissage dont les prémices sont à rechercher dans les
expériences de vie antérieures à l’entrée en formation et dont l’aboutissement
n’est pas la certification mais le développement professionnel qui se déploie
tout au long de la carrière. Vu sous cet angle, le temps de la formation est un
moment important mais un moment seulement dans le développement de l’éducateur.
Il reste que c’est principalement au cours de ce temps de formation que doivent
être mis en place et surtout expérimentés les outils qui rendront effective la
fonction critique.
En tant qu’institution sociale, le centre de formation
doit impérativement inciter les personnes qui lui sont confiées à exercer une
fonction critique à l’égard de ce qui se fait sur le terrain et dans la société.
Idéalement, il devrait être un lieu de stricte indépendance intellectuelle
s’opposant à tout dogmatisme disciplinaire ou idéologique. A minima, il doit
favoriser la mise en question des nombreux « allant de soi » qui parasitent les
champs du social et de l’éducatif.
En ces temps troublés où le
fondamentalisme économique entend dicter sa loi, les formateurs ont le devoir de
s’opposer à toute manœuvre destinée à réduire la formation à la constitution
d’un « capital humain » adapté au bon fonctionnement de l’entreprise
socio-éducative. Il faut bien voir qu’abandonner sa fonction critique c’est
risquer de se laisser instrumentaliser par les tenants du Marché, c’est se
livrer pieds et poings liés à l’entreprise de marchandisation à laquelle les
secteurs sociaux et éducatifs sont maintenant confrontés.
Un esprit critique qui n’est pas esprit chagrin
Mais entendons-nous bien ! L’exercice de la fonction critique ne consiste pas
en l’adoption d’une attitude teintée de négativisme dès lors qu’une proposition
émane de milieux autres que ceux de la formation. Nul ne peut nier le fait que
la fonction critique puisse conduire à la désobéissance et à l’indocilité mais
force est alors de reconnaître qu’il s’agit d’une indocilité étayée et
légitimée. Comme le disait très justement D. Hameline, il convient de ne pas
confondre esprit critique et esprit chagrin, en d’autres mots esprit critique et
esprit de la critique. Je ne résiste pas à la belle définition que M. Tozzi
donne de ce fameux esprit critique : « il est volontiers épistémiquement
vigilant, éthiquement communicationnel, théologiquement exégète,
démocratiquement contestataire, politiquement dissident ».
Exercer la
fonction critique, c’est non seulement « avoir un regard averti sur le monde »
mais c’est aussi développer une force de proposition et d’innovation. Pour le
dire autrement, le centre de formation doit jouer un rôle de premier plan dans
l’élaboration et le perfectionnement de programmes d’action innovants face à une
réalité socio-éducative particulièrement labile. Nous touchons là du doigt la
nécessité pour nos centres de formation de s’ouvrir à la recherche appliquée à
l’instar de ce qui se fait déjà dans les Instituts régionaux de Travail Social
français (IRTS). Il s’agissait au demeurant d’une des missions assignées aux
Hautes Ecoles par le décret fondateur de 1995. Une décennie plus tard, force est
de reconnaître qu’il y a loin de la coupe aux lèvres comme le montrent les
résultats de l’enquête commanditée par le ministère de l’Enseignement supérieur
(2005).
