Chapitre 3 : Le sens de l'écart, par Jean Blairon
Date de publication : 01/02/2007
Etat d'avancement du travail : Terminé.
Classification : SCIENCES SOCIALES / ASSISTANCE SOCIALE
Publication de l'ouvrage : Mr. Pierre-Yves Krywicki le 10/12/2008 à 09:19
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La situation qui nous est soumise dans le thème de la
journée se présente sous la forme de l'affirmation d'un écart dommageable entre
la formation initiale et l'exercice du métier d'éducateur.
Nous comptons
interroger le sens de l'écart du point de vue de la formation continuée, soit en
ce qui nous concerne trois domaines d'expérience : la formation continuée
d'enseignants dans laquelle nous nous sommes impliqué il y a plus de trente ans
; l'analyse des politiques de formation, que nous avons eu l'occasion de
développer à la Faculté ouverte pour adultes (FOPA) de l'UCL, entre 1988 et
1995; quelque dix ans d'interventions et de recherche en formation d'adultes,
dans le contexte des activités de l'asbl RTA.
Où le bât blesse-t-il ? A qui la responsabilité ?
Un écart pensé comme trop grand,
mais tout aussitôt défini
comme imputable à une autre partie
Ces postes d'observation successifs nous ont permis de constater que le
thème de l'écart se décline souvent sous le mode du « carrousel » : la
responsabilité en est souvent attribuée à un autre. La préparation de cette
intervention nous a ainsi replongés trente ans en arrière, époque où nous avions
été sollicités pour concevoir un programme d'enseignement de la littérature pour
le troisième degré de l'enseignement secondaire. Nous avions opté pour un
système qui laissait beaucoup de liberté de choix aux enseignants titulaires du
cours. Une objection nous avait alors été faite par un professeur d'université,
qui contestait la capacité des enseignants à choisir. Nous nous étions étonnés
du propos, constatant quand même que les dits enseignants avaient été formés...
entre autres par ce professeur ! Il avait prolongé son argument en disant :
« dans l'état où ils nous arrivent après le secondaire, on ne peut plus faire
grand-chose pour eux. ». Propos singuliers, qu'il est inutile ici de
déconstruire plus avant ; l'essentiel est d'y voir une parfaire incarnation du
« carrousel de l'écart » : celui-ci est toujours pensé comme trop grand, mais
tout aussitôt défini comme imputable à une autre partie (voire à chacune des
parties à tour de rôle).
Le premier geste qu'il convient dès lors de
poser dans un tel contexte, pour éviter le trop facile effet de carrousel, est
de reformuler la question de l'écart formation/métier en tentant de la préciser
quelque peu.
Un écart gravement dommageable ?
Mauvaises réputations
d’établissements et reproches
aux jeunes postulants
Dans les lieux où nous sommes mobilisés (par exemple le comité de
pilotage de l'évaluation du secteur de l'aide à la jeunesse), force est de
constater qu'un tel écart apparaît possible. A en croire certains, il arrive
qu'une sélection s'opère, pour les recrutements, au regard de l'établissement de
provenance, certains étant dotés d'une si mauvaise réputation que cette
provenance peut se révéler un argument négatif irréversible...
Même si
les propos qui nous ont été tenus en ce sens sont sûrement excessifs, nous
devons admettre que nous entendons souvent les reproches suivants :
méconnaissance grave, dans le chef des étudiants formés, de l'évolution des
secteurs, délégitimation (apprise en formation) des institutions où ils
pourraient être engagés (comme les IPPJ – Institutions publiques de protection
de la jeunesse), connaissance de base insuffisantes.
S’ajuster et positiver... mais encore
Aussi pertinents, utiles et nécessaires que soient ces deux modes de traitement, nous voudrions poser ici qu'ils possèdent une face moins positive : l'intérêt insuffisamment porté à ce qu'on peut appeler les politiques de formation.
Politique de formation,
politique en
formation
Pour faire bref, nous dirions qu'on peut entendre par là le fait que
toute politique de formation, (dans ses orientations, dans l'organisation de son
système à l'intérieur de son sous-champ spécifique), en tant qu'elle produit les
conditions de toute production, soit la construction du capital culturel des
individus, des groupes et des institutions, est une politique en formation (qui
souvent ne dit pas son nom).
Si nous nous plaçons du point de vue des
politiques de formation ainsi conçues, nous soutiendrons que l'écart qui nous
occupe est une manifestation parmi d'autres d'une domination (mais pas plus
peut-être que le manque d'écart, que je vais être amené à déplorer
également).
Du point de vue que nous venons de définir, trois problèmes
au moins sont en effet à pointer : un problème de profusion, un problème de
confusion, un problème de déperdition – étant entendu que, de fait, ces
problèmes sont liés au-delà de leurs différences.
Un problème de profusion
Production et consommation
à
outrance de concepts
Il faut malheureusement constater que la production de ces créatures
n'échappe pas à la tendance actuelle de production à outrance, et, par voie de
conséquence, de consommation à outrance. Les concepts qui traversent les
secteurs éducatifs et sociaux ne sont pas ainsi exempts d'effets de mode qui
imprègnent tout à coup - et comme par miracle - les pratiques d'une majorité
d'agents... La norme est devenue, en cette matière comme dans d'autres,
l'obligation du mouvement permanent. On peut appeler « bougisme », à la suite de
P.-A. Taguieff, cette forme d'écart particulière de l'institution par rapport à
elle-même, qui conduit ses membres à penser d'office qu'ils ne peuvent pas
rester semblables. Le bougisme conduit souvent à l'épuisement de la référence
fondatrice comme du mandat, en plongeant les institutions dans des cycles
d'innovation artificiels.
Cet écart dommageable de l'institution par
rapport à elle-même contraindra ainsi chacun - et donc aussi les jeunes
étudiants/travailleurs - à apprendre à confronter les créatures conceptuelles
aux demandes ou résistances des bénéficiaires. Nous sommes parfois loin du
compte.
Un problème de confusion
Cette fois, c'est un manque d'écart entre la formation initiale et le métier
que nous allons être amenés à regretter. Dans un champ comme dans l'autre - mais
également dans le domaine de la formation continuée -, on voit en effet se
déchaîner ce que Jean-Pierre Le Goff a appelé la « logomachie des compétences »,
cette « machinerie de l'insignifiance ». Le Goff voit dans les manifestations de
« frénésie de classement » auxquelles donne lieu la traduction du travail et de
la formation en termes de compétences un discours pseudo-savant qui « embrouille
le sens commun ». L'effet le plus grave de ce discours est de vider de son sens
l'expérience humaine que constitue le travail, ainsi que l'expérience de
formation qui lui est liée.
On se hâtera ensuite d'organiser des stages ou
des cours de motivation, sensés remplir de sens l'univers qui en a été vidé –
travail de Sisyphe, puisque ces opérations de réanimation seront construites sur
le même modèle que les problèmes qu'elles prétendent pouvoir
solutionner.
Nous attirons l’attention sur la connivence parfaite
qu'entretient ce discours des compétences avec la gestion technocratique de la
société, soit une des formes les plus répandues de domination qui la
traversent.
Ce manque d'écart entre métier et formation fait porter sur
les jeunes un poids excessif, puisque l'on avancera souvent implicitement que ce
sont eux qui, « par nature », en quelque sorte, « ne sont plus motivés ».
Il
convient aussi de remarquer en l'occurrence que le texte technocratique de la
formation peut être vu comme la préparation à l'exercice du pouvoir du texte
technocratique qui régit désormais les relations professionnelles, souvent
jusqu'à la caricature.
Pire : les « logiques de plan » sont imposées aux
bénéficiaires du travail social lui-même, pour qu'ils puissent « mériter »
l'accès à une aide qui est devenue de plus en plus conditionnelle, tous secteurs
confondus : pour pouvoir bénéficier d'une aide, l'usager n'est-il pas convié à
se comporter comme un petit stratège de son existence, en ayant un projet de
formation, de vie..., une demande, en souscrivant « spontanément » et
« librement » à des « contrats », etc. Et ce, alors même que ne peut être
stratège que celui qui possède les capitaux ad hoc, ce qui n'est évidemment pas
le cas des personnes précarisées au sens large.
Un problème de déperdition
La lutte collective :
véritable
terrain
de la formation continuée
Ce simple rappel permet d'ancrer la formation des adultes dans son terrain véritable, celui de la lutte collective, où on conteste le rôle que le système définit pour vous et où on propose un modèle de développement alternatif au modèle dominant. En suivant les suggestions d'Alain Touraine, il faut réserver le terme d'acteur à celui qui refuse ainsi le rôle assigné et interprète différemment les orientations du développement auquel il participe. Les résultats de cette tradition en matière de formation des adultes sont exceptionnels.
Être acteur de son apprentissage :
ambiguïté du principe
On peut toutefois s'interroger sur la pertinence qu'il y a à bombarder
ces pratiques dans un milieu d'apprentissage tel que la formation initiale. Nous
n'y trouvons en effet – sauf exceptions – ni collectif en lutte, ni véritable
expérience, ni surtout acteurs au sens entendu ci-dessus. Le thème de l'étudiant
« acteur de son apprentissage » nous paraît la plupart du temps constituer un
glissement sémantique complaisant, quand ce n'est pas ambigu. N'entend-t-on pas
par là trop souvent la demande que l'individu étudiant intériorise la
contrainte éducative – dont les enseignants ne veulent plus se faire les
opérateurs - au point qu'il est attendu, voire demandé à l'étudiant de désirer
spontanément s'obliger lui-même à adopter les comportements requis ?
Il
n'est que trop évident que pareil défaussement de l'autorité et du programme
institutionnel sur l'individu entre en résonance profonde avec les valeurs
dominantes - dont la classe moyenne se fait si bien le relais -, qui se décharge
des responsabilités collectives sur l'individu - par exemple en matière de
recherche de travail -, en proclamant que le « moi » qui se cherche suffisamment
ne peut que trouver ce qui lui manque.
Un tel raisonnement biaisé permet
prioritairement de déconstruire les protections sociales chèrement acquises,
notamment dans la lutte collective et la formation qu'elle impliquait. Ce n'est
pas le moindre des paradoxes que ce soit le manque d'écart critiquable entre
formation initiale et formation d'adultes qui permette la mise en cause des
conquêtes de celle-ci, au nom même de la promotion de « l'acteur »...
De la domination...
Nous espérons néanmoins que ces indications sommaires peuvent nous engager à prendre toute la mesure du thème de l'écart, en le sortant des (fausses) évidences dans lesquelles les lectures de sens commun pourraient l'enclore. Il convient ainsi d'étudier notamment comment la domination sociale s'exerce dans les champs mêmes de la profession et de la formation, souvent d'une manière inattendue ou peu aperçue : pouvoir des logiques de plan, effets paradoxaux du thème de l'acteur, domination exercée à travers même la promotion de l'individualisation, etc.
L'écart le plus dommageable à nos yeux, en effet, est bien le découplage qui s'installe de plus en plus entre les luttes sociales qui portent sur les conditions matérielles de la production (comme les fronts communs qui se construisent aujourd'hui même) et la tendance à l'individualisation manipulée, quasiment ininterrogée, qui sévit sur le front des conditions culturelles de la production, qu'elle soit de biens ou de services.

